Au séminaire des intervenants Germe, le réseau de progrès des managers, j’ai fait de belles rencontres.
Dont celle de Bertrand Robert.
Spécialiste de la gestion de crise, Bertrand puise son calme et sa lucidité dans une double discipline : l’aïkido et la calligraphie. Deux mondes qui se répondent.
Le Japon et la Chine réunis par la fluidité du mouvement.
Le corps sur les tatamis. Le pinceau sur le papier.
Ce qui m’a frappé, c’est cette même qualité de présence. Une forme de stabilité tranquille. Dans la gestion de crise comme dans l’art, il y a un point commun évident : la capacité à rester clair quand tout s’accélère.
Bertrand parle des idéogrammes avec précision, simplicité, et cette poésie discrète qui ne cherche pas à briller. Il explique les mots chinois en revenant à leurs éléments constitutifs. Il ne “traduit” pas seulement un terme : il le reconstruit. Il montre la logique interne. Il révèle une philosophie cachée dans l’ordre des traits.
En le quittant, j’ai eu une idée simple : chercher le mot “respiration” en chinois.
Le terme le plus courant est 呼吸 (hūxī).
Deux caractères associés pour faire un mot. Deux gestes.
呼 : expirer, souffler, appeler.
吸 : inspirer, aspirer, absorber.
Et là, quelque chose m’a arrêté.
La respiration commence par l’expiration.
Pas “inspirer-expirer”.
Mais “expirer-inspirer”.
Bien sûr, il y a une part d’usage linguistique. Les langues ont leurs habitudes, leurs sonorités, leurs constructions. Mais symboliquement, pédagogiquement, ce simple ordre dit quelque chose de très juste.
D’abord on vide. Ensuite on remplit.
D’abord on relâche. Ensuite on reçoit.
Et ce qui est fascinant, c’est que cette intuition traverse aussi d’autres traditions. Dans le pranayama, on retrouve ce principe fondamental, presque une clé de voûte : “l’inspiration naît de l’expiration”.
Quand l’expiration est juste, l’inspiration n’a plus besoin d’être “prise”. Elle revient. Elle émerge. Elle se pose d’elle-même, comme une vague qui suit le retrait de l’eau.
Cette phrase peut sembler poétique, mais elle est d’abord profondément pratique. Parce qu’elle remet le souffle à sa place. Elle nous rappelle que respirer n’est pas un acte de conquête, mais un cycle. Un équilibre. Une alternance simple, qui devient fragile dès qu’on cherche à forcer.
C’est exactement ce que j’observe depuis des années sur le terrain.
Quand quelqu’un est tendu, stressé, absorbé par le mental, il ne manque pas d’air. Il manque surtout d’une expiration qui se termine vraiment.
Nous croyons manquer d’oxygène, alors que nous manquons souvent de vide.
Nous cherchons une grande inspiration, alors que le corps réclame une belle fin d’expiration. Une respiration qui “descend”, qui se pose, qui clôt un cycle.
Une expiration régulière. Longue. Continue. Complète.
Une expiration qui vient du bas, comme si elle prenait racine. Une sensation de relâchement qui s’organise depuis le plancher pelvien et se prolonge dans l’abdomen. Une expiration qui fait de la place.
Et quand ce geste redevient possible, beaucoup de choses se réordonnent.
Physiologiquement, l’expiration est un émonctoire. Elle permet d’évacuer le CO₂, de réguler la ventilation, de retrouver une mécanique plus efficiente. Sans “vider”, l’inspiration devient vite imparfaite : courte, haute, pénible. Le souffle devient une lutte au lieu d’être un flux.
Neurologiquement, l’expiration lente agit comme un signal de sécurité. Elle est un ancrage. Un levier simple pour orienter le système nerveux vers le parasympathique. Et dans le monde actuel, ce levier-là a une valeur immense. Parce qu’il est discret, disponible, immédiat. Et qu’il ne demande pas de devenir quelqu’un d’autre : il demande juste de revenir au corps.
Au fond, c’est peut-être cela que ces deux caractères racontent.
呼吸 : une pédagogie du vide.
Dans une époque qui pousse à remplir, l’expiration nous rappelle une vérité presque oubliée : pour accueillir, il faut d’abord laisser sortir.
Laisser sortir l’air.
Laisser sortir la tension.
Laisser sortir le trop-plein.
Et c’est aussi une leçon plus large que la respiration.
Parce que la qualité d’une vie ressemble souvent à la qualité d’une expiration.
A-t-on des espaces vides.
A-t-on des pauses.
A-t-on des fins de cycle.
Ou bien vit-on en apnée légère permanente, en maintien, en tension, sans jamais “rendre” et se déposer.
Si vous voulez tester simplement, sans rituel, sans posture parfaite, suivez ces étapes.
-
Commencez par expirer par le nez, lentement, jusqu’à sentir la contraction des abdominaux qui s’intensifie et annonce la fin du souffle.
-
Marquez une micro-pause, naturelle, sans forcer.
-
Puis relâchez vraiment pour laisser l’inspiration revenir.
-
Recommencez.
Ne cherchez pas l’exploit. Cherchez la sensation de fin. La sensation d’espace.
Ce n’est pas spectaculaire.
Mais c’est fondamental.
Parce qu’à cet endroit précis, vous ne faites pas “un exercice de respiration”. Vous vous entraînez à autre chose.
À ne plus forcer.
À ne plus remplir trop tôt.
À laisser le vivant faire son travail, quand vous cessez de l’en empêcher.
Respirer n’est pas qu’un automatisme. C’est une compétence.



